Mai: Dire les fées aujourd’hui
Par Louise de Brecilien le jeudi 1 mai 2008, 12:24 - Un mois, une histoire - Lien permanent
Le beau mois de mai.
Dans l’Antiquité, le mois de mai était consacré aux ancêtres, il était donc interdit de se marier de crainte d’épouser une revenante ou une femme ensorcelée. Cette tradition se perpétua au Moyen Age et devint le mois de la Vierge ; mais sous le manteau blanc et la robe bleue de Notre Dame se devine encore les ailes translucides de la Fée.
Ce n’est pas une révélation, si je vous dis « Les fées sont parmi nous ».
En effet, leurs esprits se sont éveillés à l’origine du monde et elles sont encore là aujourd’hui. Se mêlant de nos paisibles existences, troublant volontiers notre quotidien, balayant d’un bruissement de soie ou d’ailes nos plus profondes certitudes.
Dire les fées aujourd’hui, c’est accepter de se révéler un peu, de témoigner de son expérience, comment accéder à leurs domaines, avoir commerce avec ces dames enchanteresses.
Chez moi, elles étaient trois à l’image des Parques romaines ou des Moires grecques, les fileuses de destin, les fata. Elles étaient trois comme la triade celtique et elles avaient pris le visage de la grand-mère, la mère et la marraine.
- La grand-mère m’accompagnait de l’aube au crépuscule. Elle avait ainsi instauré un rituel : chaque matin commençait par la narration des rêves et le soir, elle disait des histoires sorties de son chaudron magique, de son imagination. Elle me transmettait aussi sa foi chrétienne, une foi non pas bigote mais toute imprégnée des Fioretti d’un Saint François d’Assise. C’était l’initiatrice, la Baba Yaga des contes de fées. Chaque Noël, il était évident que nous allions à la messe de minuit car pendant ce temps là, les animaux se mettaient à parler le langage des hommes.
- La mère était bibliothécaire : entre l’étude du soir et la rejoindre au pays des livres, le choix était vite fait. C’est là que j’ai découvert les classiques du conte : Grimm, Andersen, Perrault, Afassaniev, mais aussi : Madame d’Aulnoy, de Beaumont, Rose de la Force et quelques années plus tard Hoffmann, Nodier, Hesse et Nerval.
- La marraine évoquait quant à elle les difficultés de l’existence avec pudeur et poésie. Nous reconnaissions ainsi que chaque homme désirait ardemment la rencontre d’une fée et chaque femme attendait la venue du prince charmant sur son destrier blanc.
Ainsi la terre était-elle ensemencée à l’image de la parabole qu’utilise Chrétien de Troyes, au XIIe siècle, dans son prologue du Conte du Graal .
J’arpentais alors les terres du Sud, provençal. Je prenais le chemin de la sainte Victoire et mettais mes pas dans ceux de Cézanne en quête de la lumière. Je me rendais au sommet de l’oppidum d’Untinos, je serrais dans ma main la pierre et le romarin car en eux résident la mémoire du monde. Je fréquentais les lieux du miraculeux : la crypte de Saint-Victor de Marseille où sommeille la Vierge Noire, les Saintes-Maries de Camargue.
Foi chrétienne et féerie étaient indissociables car sous les beaux vêtements blancs et bleu de Notre Dame, je devinais les ailes douces et translucides d’une fée qui affleure à notre univers imaginaire.
Des premières années d’enseignement scolaires, je n’avais retenu que les mythes : le périple en méditerranée d’Ulysse, sa rencontre avec Circée ou Nausicaa, les aventures de Jason et de la nef Argo. Je me plaisais à rêver à cette rencontre magique tandis que sur les bancs de la faculté les fées étaient toujours présentes, mais de manière invisible. Je les savais là : derrière les recueils de superstitions allemands (dadsidas) d’un Burchard de Worms, dans les pénitentiels d’un Réginon de Prum. Les Bonnes Dames devenaient sorcières et brûlaient quelques siècles plus tard sur les bûchers de l’Inquisition. Punies d’avoir entretenu des liens trop étroits avec la nature.
Bûchers privilégiés pour combattre le monde invisible et les êtres surnaturels, feu de la saint Jean préservant des épidémies et autres calamités, feu follet expression des âmes en peine ou Buisson Ardent, apparition sur l’Horeb de l’ange du seigneur à Moïse, il est douceur et torture « il brille au Paradis. Il brûle en Enfer » . Feu, enfin autour duquel les anciens se transmettaient les histoires ; manifestation du vivant, il est l’esprit du foyer, celui qui révèle et maintient la présence des fées.
Cette rencontre, je me mettais à l’espérer et, pour hâter le rendez-vous, je dressais une carte du monde merveilleux. Je cherchais des paysages en résonance avec notre monde intérieur si bien exprimé par John Boorman , réalisateur du film « Excalibur ».
Si les fées avaient élu résidence sur la
terre des hommes, elles devaient être en Petite Bretagne. Ainsi chaque été je
quittais le bleu provençal pour des cieux plus tourmentés. En Bretagne, dans un
petit village de la Côte de Granit Rose, à Trébeurden, face à l’île d’Aval,
l’une des possibles Avalon, je lisais et relisais la matière de Bretagne
attendant le retour du bien-aimé des fées : le Roi Arthur.
Ainsi, inlassablement les fées continuaient de tisser le fil de nos existences, entrelaçant les écheveaux, pour nous conduire là où nous avons rendez-vous. La fée du hasard, si elle existe, me porta en forêt de Brocéliande, aux portes du château de Comper qui abrite le Centre de l’Imaginaire Arthurien. Une association dont le but est de faire mieux connaître les mythes celtiques et la légende arthurienne. Comme dans le lai féerique de Guigamor je devais y rester quelques mois et je n’en suis jamais repartie. J’avais enfin saisi le sens de la formule de Lord Dunsany : « Une minute de magie vaut dix années d’une vie sans surprise ». La forêt de Brocéliande, les hauts lieux légendaires : le lac de Comper, le Tombeau de Merlin, la Fontaine de Barenton, le Val sans Retour bruissaient de mille histoires qui ne demandaient qu’à être éveillées à nouveau. Je devais essentiellement travailler avec des adolescents, un public difficile à conquérir car entre lire et dire les fées, il y a tout un monde.
Finalement, les jeunes imaginaires rejoignent le rivage des fées. Le temps de l’histoire, l’adolescent s’identifie au héros. Il doit affronter ainsi l’errance et la solitude, surmonter des épreuves : celle du Balrog pour Gandalf le gris dans le Seigneur des Anneaux, du chevalier noir dans la Légende Arthurienne ou le personnage de Dark Vador dans Star Wars. Ces aventures répondent au principe de la quête qui anime encore aujourd’hui jeux vidéo ou jeux de rôle. En effet, les légendes comme ces jeux sont issus de la mythologie dont la principale fonction est de fournir des symboles permettant à l’esprit humain d’aller de l’avant. Ils montrent clairement l’adversaire auquel l’adolescent doit se mesurer. Ils identifient le mal, qui s’avèrent être en lui-même, cette part d’ombre qu’il doit embrasser s’il souhaite progresser. Ils donnent ainsi l’énergie nécessaire pour terrasser le monstre et se surpasser. Enfin, ils sont porteurs d’un contenu messianique, celui de l’espoir.
De ce fait, au fil du temps s’est instauré une connivence, je leur donnais les clefs des contes de fées, ils étaient libres de faire trois pas ou de rester au seuil de la porte. La magie du conte agissait sur « la parole empêchée » et nombreux sont ceux qui se sont ouverts à moi. J’avais trop intellectualisé le conte en lisant les extrapolations psychanalytiques d’un Bettelheim, consultais les séquences de Vladimir Propp ou les actants de Greimas mais le plus important était de vivre le conte. On a tôt fait de s’apercevoir qu’il y a une histoire en surface et une autre qui circule en contre-bande, dialoguant avec l’âme.
Ce pouvoir s’exerce aussi bien chez les petits que chez les grands car ces histoires sont le reflet de nos existences, faites de transgression, de serment rompus, de voyages inachevés et de rendez-vous manqués.
Ce temps du « il était une fois », quand les souhaits étaient exaucés et que « les bêtes parlaient » permet de mieux retourner et vivre le quotidien .
Ainsi, Brocéliande m’avait conduite sur le chemin de Féerie, j’avais fait ces trois pas qui mènent à l’Autre Monde. Deux dans mon enfance, en tournant les pages des contes de fées, là où réside l’esprit du merveilleux emprunt de croyance populaire. En contemplant les illustrations d’un Gustave Doré, d’un Edmond Dulac ou d’un Arthur Rackham. En conséquence, histoires merveilleuses et êtres surnaturels s’étaient inscrits dans mon inconscient pour accomplir le troisième pas, accepter le pacte des fées aujourd’hui en renouant les liens entre notre monde et l’Autre Monde.
Pourtant le doute s’est installé, je me demandais : « et si les fées s’étaient jouées de moi ? ». Or, un soir que je rentrais chez moi, je suis allée ouvrir le placard. Non pas celui des balais où réside la sorcière de Pierre Gripari. Je connaissais trop la formule « Sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière ! » Mais celui où j’entreposais mes costumes en attendant le retour de l’été et du festival au château de Comper. En caressant les étoffes du bout des doigts, je me suis dit que je n’aurai plus le cœur à faire la belle dame. Dans mes moments de doute, je partais sur les sentiers de Brocéliande, je trouvais refuge auprès d’une fontaine trois fois millénaire ou consolation sous un hêtre moussu. Cette fois-ci, je pris ma voiture pour me rendre dans l’agitation de l’agglomération rennaise. Nous étions quelques jours avant Noël. J’échouais dans une galerie commerciale dont la décoration avait pour thème…la forêt de Brocéliande. J’errais dans les grandes allées tandis que les gens s’affairaient aux derniers achats du réveillon. Quand tout à coup, dans le tumulte de la foule, je sentis une petite main dans la mienne. C’était un enfant, un garçon haut comme trois pommes, engoncé dans ses vêtements d’hiver, cagoule sur la tête. Je me dis « Tiens, un capuchard ?! » L’enfant pleurait, entre deux sanglots, il me demanda :
— « Dis, Madame, j’ai perdu ma maman, tu peux m’aider à la retrouver, elle est grande comme toi, mais avec tes vêtements noirs… Toi, tu viens de loin ? »
— « Je veux bien t’aider ; le mieux que nous ayons à faire, c’est d’aller trouver l’hôtesse d’accueil, elle fera une annonce au micro dans toute la galerie et ta maman viendra te chercher. »
L’enfant acquiesça.
— « Si tu veux, en attendant ta maman, nous pouvons nous asseoir là, sur ce banc. »
A ce moment là, l’enfant déclara :
— « Oui, je veux bien. Dis en attendant que ma maman revienne, tu peux me raconter des histoires, tu sais des contes, des contes de fées. Je suis persuadé que tu en connais ? »
Je lui souris doucement en lui disant :
— « Tu as bien deviné. Je vais te révéler ce que disais et ce que disent encore les fées aujourd’hui ».
Communication lors du colloque « Comment j’ai lu des contes de fées » 2005, Centre des écrivains du Sud Jean Giono Aix-en-Provence
Photos Bruno Colliot