Comment apprivoiser le dragon ?

En ce temps-là, le Peuple de Féerie vivait en étroite harmonie avec les hommes. Il était présent dans la forêt, ses lacs et ses sources mais aussi dans les villages, les bourgs, ses églises, ses chapelles, à la veillée au coin du feu. Il était composé de fées, de nains, de géants et d’elfes. Les hommes les nommaient parfois élémentaux car chacun avait son domaine, son royaume, celui de l’eau, de l’air et du feu. Ainsi, ils constituaient les puissances et les richesses de la terre. Les hommes pouvaient les rencontrer et ne les craignaient point. En échange, d’une aide apportée, d’une faveur accordée, d’un souhait exaucé, ils leur faisaient des cadeaux. Une couronne de feuillages, un joli caillou jeté dans l’eau, à la mesure de leurs moyens qui étaient minces. Le peuple de féerie ne se montrait peu exigeant car il était aussi modeste, humble que les hommes.

Saison après saison, année après année, les hommes renouvelaient l’antique pacte qui les unissait au peuple de Féerie, à la nature. Chaque menu geste de leur quotidien était emprunt de sacré. Ils les accomplissaient dans la joie, avec ferveur et bienveillance, prélevant ce dont ils avaient la nécessité et n’oubliaient jamais de demander puis de remercier la terre pour les bienfaits qu’elle leur accordait.

Ainsi les hommes étaient à leur juste place dans le cycle de la vie car ils connaissaient la force de Féerie et de leurs royaumes. On racontait alors que l’association de ces trois royaumes, l’eau, l’air et le feu sur la terre constituait une énergie incroyable. Une fois assemblé entre eux, ils prenaient la forme d’un dragon. Un dragon tantôt lové sous les entrailles de la terre, courbant l’échine sur les hauteurs du Val sans Retour, nageant dans les nombreux lacs, de Trémelin à Ploërmel, exhalant des nappes de brumes sur les sentiers forestiers.

Mais plus le temps passait plus les hommes oubliaient le lien étroit qui les unissaient à la nature. Habités désormais par l’arrogance et la prétention de pouvoir commander les éléments, ils piétinaient, malmenaient la forêt et se désintéressaient de leur patrimoine. Un jour, le cœur des hommes cessa de battre au rythme de la vie, à l’unisson de celui du dragon. Le peuple de Féerie progressivement déserta les lieux. Séparé, fragmenté, le dragon gisait inanimé quelque part sous la roche pourprée.

La terre dépérissait, les savants ne sachant que faire crurent bon de donner l’alarme et les journaux se firent leur porte parole. Mais les hommes déclaraient :

- Qu’ils retournent à leurs calculs et à leurs observations ! Nous avons assez à faire avec nos propres soucis !

Les poètes à leur tour tentèrent de les émouvoir, car avec la disparition du dragon, leur inspiration s’éteignait petit à petit comme la flamme d’une bougie. Mais les hommes se disaient :

- Les poètes sont victimes de leur imagination, elle les fait délirer ! Qu’on les enferme avec les fous ! Ils voient un dragon là où il n’y a que de la pierre !

Les enfants, eux-mêmes s’étonnaient de ne plus trouver dans leurs villages ou en forêt le chemin des contes et des légendes. Ils disaient ne plus entendre le rire étouffé des farfadets, le joyeux battement d’ailes des elfes, ne plus voir la ronde des petits êtres dans le feu du foyer. Mais les hommes s’esclaffaient :

- Les enfants sont victimes de leur âge. Leur fantaisie leur fait croire bien des choses absurdes ! Allons ! Ne nous laissons pas troubler par de tels enfantillages !

Cependant, il fallu bien se rendre à l’évidence et donner raison aux enfants, aux poètes, aux savants. Le chemin s’effaçait au fur à mesure que le peuple de Féerie s’éloignait et que s’assoupissait le dragon.

Cette fois les hommes s’inquiétaient, qu’allaient-ils devenir ? Et ses promeneurs parcourant les sentiers, traversant les bourgs et villages ? Désormais seraient-ils condamner à rechercher inlassablement sans jamais les trouver ces passages ? Fallait-il encore croire au guide ? Au grand cerf blanc représenté sur la mosaïque de l’église du Graal à Tréhorenteuc ? Croire au tintement du cristal d’un palais englouti sous les eaux de Comper ? Attendre sur la place de Mauron ou à la terrasse du café au Grée St Laurent ? Ou espérer tout simplement la rencontre du hasard ?

Chaque jour, chaque nuit, les hommes étaient aux aguets, se demandant avec effroi ce qui allait arriver. Comment renouer avec le Peuple de Féerie, comment conjuguer, marier à nouveau l’eau, l’air et le feu sur cette terre pour réveiller le dragon ?

Au milieu de l’affolement général, quelques anciens et surtout quelques personnes encore amoureux de leur terre se souvinrent d’une fée que leur grand mères avaient bien connue. On explora fiévreusement la forêt de Brocéliande où elle avait bien pu élire résidence. Après avoir franchi d’épais fourrés, parcouru maintes et maintes sentiers, tourné en rond ! Ils la découvrirent dans le Vallon de la chambre aux loups.

- Que venez-vous faire ici, hommes ?

- Nous cherchons la dernière fée car chaque nuit le passage entre le monde des hommes et celui de féerie s’efface. Les liens qui nous unissaient à la terre s’estompent et nous sentons nos forces nous abandonnées à mesure que le dragon s’endort plus profondément. Nous étions des Vivants, nous voilà maintenant en vie condamner bientôt à survivre.

Carnet de route de l'Apprenti-sage

La fée Nina était d’une beauté émouvante, son visage juvénile était encadré de cheveux roux flamboyants, elle avait des yeux verts pétillants de malice et un nez mutin. Elle portait une robe ruisselante de pierreries, étincelante sous les derniers rayons du soleil couchant. Elle répondit de sa voix coulant comme une cascade au creux du bois :

- Je consens à vous venir en aide car certains ont su tendre l’oreille et sont encore capable de recevoir mon message. Mais ce sera la dernière fois ! Jamais pareil chose n’aurait dû advenir si chacun avait cultivé le jardin des légendes, regardé, partager les beautés et les richesses qui nous entourent. Ces bourgs, ces chapelles, ces fontaines ! Car c’est dans l’attention que l’on porte aux choses que réside le merveilleux. Voilà pourquoi le peuple de Féerie a déserté vos lieux, voilà pourquoi le dragon s’est endormi. Allez en paix et répétez mes paroles « afin que les hommes se montrent plus sages, ils redeviendront apprentis ! »

A peine ceux-ci avaient quitté la chambre aux loups que la fée tira trois notes aigus d’un petit sifflet de bouleau qu’elle portait au bout d’une chaîne suspendue à son cou. Une avalanche d’oiseaux s’abattit au creux du vallon, il en venait de partout et l’endroit fut bientôt un immense bouquet d’ailes, de chants et de cris.

- Merci mes amis d’être accourus, d’avoir volé à mon appel. Seul mon cher roitelet peut m’être utile aujourd’hui. Que les autres se retirent. Il ne resta sur l’épaule de la fée que le petit oiseau humble et ingénieux.

Ils s’en allèrent tout deux silencieusement sur les chemins. De temps à autre la fée lui confiait quelques mots et l’oiseau lui répondait en pépiant gaiement, en lui picorant l’oreille. Ils allaient non pas tout droit mais en décrivant une spirale : de Ploërmel à Tréhorenteuc, en passant bien sur par le château de Josselin. Un joli périple ponctuait de 88 étapes. La fée interrogeait sur son passage les hommes qui vivaient là, sondant leurs âmes. Voyant que la flamme du patrimoine luisait encore dans leurs cœurs, prête à se raviver ; la fée leur offrit un talisman : un petit carnet de route. Une délicate attention pour révéler aux hommes ce qu’ils savaient déjà mais qu’ils avaient mis de côté, un peu oublié ou enfoui.

Pour rejoindre le peuple de Féerie, il suffit d’échanger quelques paroles, de prendre le temps, de donner de l’énergie et beaucoup d’amour à un pays.

Ainsi s’éveille et s’apprivoise le dragon.

Le dragonConte de Marie Tanneux d’après « le Magicien aux étoiles » de Maurice Carême.

Pour l’inauguration du circuit d’interprétation du patrimoine du Pays de l’Oust à Brocéliande Carnet de Route de l’Apprenti-sage, comment apprivoiser le dragon ? Réalisation Nina Polnikoff et illustrations Chiara Buccheri.